MICHÈLE AUMONT : Cheminement jusqu'à Ignace de Loyola
Ayant connu et pratiqué les "Exercices spirituels" lorsque j'étais agrégative et jeune professeur, le petit livret ignatien m'avait intéressée et aidée. Il m'avait même éclairée, tout en me posant un certain nombre de questions. Cependant, à mesure que j'avançais dans mon cheminememnt intellectuel, le "discernement des esprits" que l'on apprenait à effectuer et à vivre, grâce à lui, joua un rôle croissant pour moi, dans les deux phases successives de mon existence :
- D'abord, de 1947 à 1962, dans l'enseignement à donner ; puis, dans la vie ouvrière que j'avais voulu partager et assumer ; et dans le prolongement de celle-ci, dans le syndicalisme auquel j'adhérais ainsi que par rapport aux débats qui avaient alors lieu à propos de l'entreprise et du monde industriel.
- Ensuite, de 1963 à 1990, une fois devenue Conseiller de synthèse, indépendant, l'apport ignatien s'imposa encore plus à moi, dans la perspective de l'interdépendance des domaines constitutifs des sociétés et dans le vaste champ des relations humaines et inter-humaines.
Dans l'une et l'autre de ces phases, surgirent les uns après les autres les problèmes fondamentaux touchant la personne, la vie, le devenir humain, sociétal et mondial. J'eus donc à me référer quasi constamment aux régles et surtout à l'esprit du discernement ignatien, applicable sur tous les plans et dans tous les domaines. J'en ai été et j'en suis restée infiniment reconnaissante à Ignace de Loyola et aux Exercices spirituels.
Mais j'étais alors bien éloignée de me douter que je serais amenée à revenir, un jour, bien plus fondamentalement, longuement et réellement à l'auteur même des Exercices : à celui qu'il avait été et à sa personnalité dont aucun jésuite ne m'avait parlé jusqu'alors. Or il se trouva qu'après 1990 et mon arrêt de la fonction de Conseiller de synthèse, j'effectuai un bilan et un questionnement personnels sur le fruit des ces étapes et sur les problèmes qui en émergeaient et auxquels rien n'ait valablement répondu, à mes yeux. Dans le devenir même de notre histoire universelle, j'en vins à tâtonner dans différentes directions et parmi elles, à m'informer sur ce qu'avait été - historiquement et objectivement - le passage du judaïsme au judéo-christianisme et au christianisme lui-même. C'est ce qui me conduisit à l'oeuvre d'un jésuite que je ne connaissais que de nom : le père Gaston Fessard. D'une part, parce qu'il avait beaucoup évoqué la dialectique du païen et du juif, en direction du chrétien : aspect qui faisait partie de toute une plage de sa pensée, me disait-on. Et d'autre part, parce qu'il avait beaucoup travaillé, écrit et enseigné - en philosophe, en historien et en théologien - à propos des mêmes ordres de problèmes qui s'étaient posés à moi, en fonction de mon propre itinéraire. Dans l'un de ses ouvrages, il avait même cité certaines de mes notations à propos du travail des femmes en usine, me disait-on, sans que je l'aie su.
Or, dans son oeuvre volumineuse et tôt commencée, le père Gaston Fessard (1897-1978) avait été l'un des premiers jésuites à explorer et à scruter les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, pas seulement comme "un outil" religieux ou spirituel à utiliser mais au point de vue philosophique et avec toutes les implications et les conséquences qu'il en avait tiré. Ce qui avait donné lieu, de sa part, à un ouvrage : "La Dialectique des Exercices spirituels d'Ignace de Loyola", qui en vint à s'augmenter de plusieurs autres tomes. La lecture attentive du premier tome et du début du second m'offrit alors un éclairage philosophico-socio-spirituel, qui ne m'étonna pas fondamentalement, mais qui me fut infiniment précieux.
Ainsi est-ce par Gaston Fessard que je fus ramenée, d'une toute nouvelle façon, à Ignace de Loyola (1491-1556) : en tant que personnalité ; avec sa pensée et sa logique propres; et avec son itinéraire intégrant son mysticisme. Le travail d'analyse du père Fessard accrédita et renforça les intuitions qui s'étaient formées en moi, me permettant dès lors de leur donner toute leur place. Non seulement pour les suivre mais pour me laisser davantage creuser et porter par elles.
Dans les faits, mon propre travail partit alors d'une sorte de dialogue posthume et concertant de Fessard à Ignace et de Ignace à Fessard, qui me fut bénéfique et dont je transcrivis l'essentiel dans un ouvrage : "Ignace de Loyola et Gaston Fessard, l'un par l'autre" (L'Harmattan 2006). Ayant ainsi osé poursuivre la découverte d'un Ignace de Loyola qui ne se réduisait pas aux fameuses Quatre semaines des Exercices, j'aperçus de mieux en mieux ce qui portait et justifiait ces Exercices mais aussi ce qui les dépassait de toutes parts, fondamentalement et essentiellement. Désormais, ce fut donc à ce "nouvel" Ignace que je me consacrai. D'où mon ouvrage : "Ignace de Loyola Seul contre tous...et pour tous!" (L'Harmattan 2007). Dans cette même voie et en tirant parti de ce premier et gros travail sur Ignace, j'ai entrepris un autre travail, complémentaire, actuellement en préparation. Et sans doute continuerai-je encore... Car, avec une telle richesse de personnalité et d'apport, on n'en aura jamais fini!
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